L'IA démocratise l'exécution. Elle ne démocratise pas l'imagination. Pour Jurgen Ingels — fondateur de Clear2Pay, managing partner de SmartFin — c'est le changement de paradigme le plus sous-estimé du moment.
Il existe un moment précis dans l'histoire de chaque révolution technologique où la technologie cesse d'être un avantage et devient une évidence. Le PC. Internet. Le cloud. Chaque fois, le même arc narratif : d'abord une rareté réservée à quelques-uns, ensuite une infrastructure partagée par tous. Et à chaque transition, la même question surgit pour les organisations : une fois que tout le monde a l'outil, qu'est-ce qui différencie encore ?
Nous sommes à ce moment précis avec l'intelligence artificielle.
En mai 2025, MIT Sloan Management Review publie une thèse qui tranche avec le bruit ambiant : l'IA ne changera rien à la nature fondamentale de l'avantage concurrentiel durable. Une fois son usage ubiquitaire, elle transformera les économies et élèvera les marchés dans leur ensemble, mais ne bénéficiera à aucune entreprise de façon unique. Loin d'être une source de différenciation, l'IA sera une source d'homogénéisation.
Et c'est précisément là que l'opportunité s'ouvre — pour ceux qui regardent au bon endroit.
Ce que l'investisseur voit avant les autres
Jurgen Ingels n'est pas un commentateur de l'économie numérique. Il en est un architecte.
Fondateur de Clear2Pay, vendue en 2014 à FIS pour 375 millions d'euros après être devenue un acteur mondial des technologies de paiement avec plus de 1 200 collaborateurs dans 22 pays, il dirige aujourd'hui SmartFin, un fonds de 700 millions d'euros spécialisé dans le B2B tech européen. En onze ans, le fonds a accompagné plusieurs entreprises belges — Silverfin, Guardsquare, Itineris, Deliverect — jusqu'à des cessions de premier plan. Ce track record lui confère une chose rare dans le débat tech : une légitimité d'opérateur, pas de tribun.
Et ce qu'il observe depuis cette position est net. Rencontré par DigitalCity.brussels dans le cadre de son podcast Digital Talks, il formule une conviction qui bouscule les certitudes habituelles de l'écosystème : "Ce n'est plus une question de capital. Ce n'est même plus vraiment une question de technologie. La technologie est disponible pour tout le monde. Ce qui fait la différence aujourd'hui, c'est la créativité."
Cette conviction, il ne se contente pas de la déclarer — il l'incarne. Son investissement le plus révélateur ne porte pas sur une plateforme SaaS ni sur un modèle d'IA. Il porte sur Caviar, la plus grande société de production audiovisuelle de Belgique. Une entreprise qui fait des films. Quand un investisseur tech de cette stature place son capital dans l'imagination narrative, ce n'est pas un caprice. C'est un signal de marché.
Son raisonnement est chirurgical : les créatifs produisent les idées. La technologie les transforme ensuite. Dans une économie où les outils d'exécution convergent vers la commodité, la capacité à imaginer quoi exécuter devient l'actif le plus rare — et par conséquent, le plus précieux.

Ce que les données confirment
La thèse d'Ingels n'est pas isolée. Elle converge avec ce que les institutions les plus sérieuses documentent désormais avec précision.
Le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum est instructif : les profils les plus recherchés combinent compétences techniques et compétences humaines que l'IA ne peut pas répliquer — pensée créative, leadership, résilience, curiosité et apprentissage continu. La pensée créative et les attitudes socio-émotionnelles — résilience, flexibilité, curiosité — sont identifiées comme étant en croissance d'importance sur la période 2025-2030. Quarante pour cent des compétences actuellement utilisées évolueront d'ici 2030 — et moins de la moitié des organisations ont engagé des programmes sérieux d'adaptation.
Ce n'est pas du soft skills washing. C'est une réorientation structurelle de ce que le marché valorise et rémunère. L'IA déplace la valeur vers l'amont de la chaîne : identifier le bon problème, construire la bonne vision, convaincre les bonnes personnes d'y croire. Ce que les économistes appellent les non-codifiable skills — tout ce qui résiste à la formalisation algorithmique — devient le nouveau terrain de la différenciation.
Le renversement que peu d'entreprises ont anticipé
Il y a une résistance naturelle à cette thèse — et elle est compréhensible.
Les entreprises ont passé vingt ans à recruter des profils techniques, à certifier des compétences, à mesurer la performance en outputs quantifiables. Les institutions de formation ont suivi. Les politiques publiques ont massivement financé la digitalisation au sens technique du terme. Dire que la créativité devient l'avantage compétitif central, c'est remettre en question des années d'investissement dans une certaine vision du capital humain.
Mais la tension n'est pas entre technique et créatif — c'est un faux antagonisme. Elle est entre les profils à dimension unique et ceux capables de traverser plusieurs logiques simultanément. Ingels le formule à travers un concept qu'il appelle le "parallel working" : s'exposer à plusieurs secteurs, plusieurs cultures professionnelles, plusieurs systèmes de pensée — non pour se disperser, mais pour développer une capacité de connexion que le spécialiste enfermé dans son silo ne développera jamais.
Pourquoi Bruxelles, pourquoi maintenant
Cette transformation ne se joue pas dans un vide géographique. Elle a une dimension profondément locale — et Bruxelles occupe une position singulière dans ce nouveau paysage.
Capitale européenne, carrefour de cultures, de langues et de disciplines, Bruxelles concentre une densité de profils hybrides que peu de métropoles peuvent revendiquer : des personnes formées à naviguer entre univers, à connecter des logiques que d'autres maintiennent séparées. Exactement le type de profil que la thèse d'Ingels place au centre de l'économie de demain.
C'est précisément ce terrain que DigitalCity.brussels cultive depuis sa création — et ce qui rend sa mission plus stratégique que jamais.
DigitalCity.brussels opère à l'intersection des trois dynamiques que cette transition exige.
Former les profils hybrides dont les entreprises ont besoin. Pas seulement les compétences techniques du moment, mais les capacités d'adaptation, d'analyse transversale et de connexion entre disciplines qui font la durabilité d'un parcours professionnel dans un monde où les outils changent tous les dix-huit mois. La promesse n'est pas d'apprendre à utiliser tel ou tel outil — c'est de former des personnes capables d'en changer dix fois au cours de leur carrière, et d'en tirer de la valeur à chaque fois.
Connecter l'écosystème bruxellois autour de ces nouvelles compétences. Mettre en relation les entreprises qui cherchent de l'imagination avec les profils qui en ont. Créer les conditions du dialogue entre secteurs qui ne se parlent pas encore — entre la tech et le monde créatif, entre les organisations établies et les structures agiles, entre les investisseurs et les talents.
Anticiper les mutations du marché du travail pour outiller les organisations. Aider les entreprises à formuler ce dont elles auront besoin dans trois ans — avant que le retard soit difficile à rattraper. Parce que la disruption ne prévient pas. Et parce que les organisations qui attendent de subir le changement pour réagir sont toujours en position de retard.
Quand un Jurgen Ingels dit que la créativité est le prochain actif stratégique, il pose une question que les entreprises bruxelloises ne peuvent plus différer : où formons-nous ces profils ? Comment les identifions-nous ? Comment construisons-nous les conditions pour qu'ils prospèrent ?
DigitalCity.brussels existe pour répondre à ces questions — et pour le faire maintenant. Intéressé ? Inscrivez-vous à nos prochaines formations
La conversation qui va plus loin
Cette thèse, Jurgen Ingels la développe avec une franchise et une précision rares dans cet épisode de Digital Talks. Il y revient sur la naissance accidentelle de Clear2Pay — une frustration face à l'absurdité d'un virement bancaire international transformée en feu intérieur. Sur ce qu'il cherche réellement dans les équipes qu'il finance. Sur le pari Caviar et ce qu'il dit de sa vision de la valeur. Sur ce que les meilleurs entrepreneurs qu'il a croisés ont en commun — et ce que les autres ont systématiquement manqué.
Et sur une conviction finale qui résume tout : dans dix ans, vous parlerez à votre ordinateur pour générer du code. Le code ne sera plus le problème. L'idée à lui soumettre, si.
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Jurgen Ingels — Qui est-il ?
Né à Roulers en 1971, Jurgen Ingels est diplômé en sciences politiques et sociales de l'Université d'Anvers, MBA en poche. Il débute sa carrière comme investment manager chez Dexia Ventures, le fonds de capital-risque de Dexia, où il investit dans des entreprises technologiques dès la fin des années 90.
En 2001, il fonde Clear2Pay — une idée née d'une frustration concrète face au coût et à la lenteur des virements bancaires internationaux. L'entreprise devient l'un des leaders mondiaux des logiciels de paiement, avec plus de 1 200 collaborateurs dans 22 pays et des clients comme ING, BNP Paribas, Banco Santander, la Federal Reserve américaine ou la Banque Populaire de Chine. En 2014, Clear2Pay est cédée à FIS pour 375 millions d'euros.
Loin de lever le pied, Ingels cofonde aussitôt SmartFin, un fonds de croissance aujourd'hui doté de 700 millions d'euros, dédié aux entreprises tech B2B européennes. Le portefeuille compte notamment Silverfin, Guardsquare, Itineris et Deliverect — plusieurs cessions à plus de 300 millions d'euros à la clé.
Ingels est aussi le moteur de la Supernova Conference, la plus grande conférence tech du Benelux, administrateur de plusieurs sociétés cotées (WDP, Materialise) et non cotées, auteur de 50 Leçons pour Entrepreneurs (Lannoo, 2020), et connu du grand public belge pour sa participation à l'émission Leeuwenkuil (Dragon's Den) sur VIER.
Sa conviction centrale, forgée en vingt-cinq ans d'opérations : "Après la vente de Clear2Pay, beaucoup disaient que j'avais eu de la chance. C'est pourquoi je suis fier d'avoir pu le refaire plusieurs fois. Ce n'était pas un accident."
Digital Talks est le podcast de DigitalCity.brussels — le hub d'innovation numérique de Bruxelles qui forme les talents, connecte l'écosystème et anticipe les transformations du travail à l'ère digitale. Disponible sur Spotify.



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