La tech change-t-elle vraiment… ou perfectionne-t-elle son récit ?
Un nouveau langage s’est imposé dans la tech
Le vocabulaire de la durabilité a gagné tout l’écosystème numérique. Cloud “plus sobre”, IA “responsable”, infrastructures “optimisées”, services “à impact” : en quelques années, le langage s’est affiné, professionnalisé, normalisé. En parallèle, les pressions réelles se sont intensifiées. L’IEA rappelle qu’en 2024, les data centers ont représenté environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité, et que la demande liée à l’IA et aux infrastructures numériques pourrait pousser cette consommation à environ 945 TWh en 2030 dans son scénario de base, soit presque un doublement.
Autrement dit : la question n’est plus seulement de savoir si le numérique peut contribuer à la transition. Elle est de comprendre si la transition numérique elle-même devient soutenable — dans ses infrastructures, ses usages, ses modèles d’affaires et, surtout, dans la manière dont elle se raconte. Le rapport 2024 de la CNUCED insiste précisément sur ce point : la dépendance croissante aux outils numériques accroît la pression sur les matières premières, l’énergie, l’eau et les déchets, et appelle à des stratégies de digitalisation à la fois soutenables et inclusives.
Le vrai sujet : le récit n’est pas périphérique, il est structurel
C’est ici que le marketing cesse d’être un simple habillage. Dans la tech, il cadre ce qui est perçu comme progrès, ce qui devient acceptable, ce qui paraît moderne, désirable, voire moralement souhaitable. C’est exactement le cœur de notre nouvel épisode de Digital Talks, Are We Changing Tech — or Just the Story Around It?, avec Eva Balemans, fondatrice de Better World Marketing. L’épisode ne commente pas la durabilité “de loin” : il interroge la façon dont les récits façonnent la réception même de la “tech durable”.
Ce déplacement du regard est essentiel. Car les chiffres disponibles montrent deux choses à la fois : d’un côté, un besoin croissant de mesure et de transparence ; de l’autre, un risque réel de simplification narrative. Le rapport ITU–World Bank publié en 2024 souligne que les données sur l’empreinte du secteur ICT restent encore fragmentaires, mais estime néanmoins les émissions du secteur à 567 MtCO2e en 2022, soit 1,7 % du total mondial, pour une consommation électrique de 1 183 TWh. Le même rapport précise que ces chiffres restent probablement sous-estimés, faute de données homogènes sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
Entre transition réelle et inflation discursive
C’est toute la difficulté actuelle : nous disposons d’un discours de plus en plus élaboré, alors que la mesure reste incomplète et les arbitrages demeurent souvent opaques. Le rapport 2024 de l’ITU sur les grandes entreprises numériques montre que les 200 entreprises analysées représentent à elles seules près de 1 % des émissions mondiales de GES et environ 2 % de la consommation mondiale d’électricité, tout en soulignant que les chiffres réels sont probablement supérieurs car toutes les catégories d’émissions ne sont pas systématiquement déclarées.
Cette tension explique pourquoi le sujet n’est pas seulement environnemental : il est aussi informationnel, politique et organisationnel. Lorsque la mesure est partielle, la narration prend mécaniquement plus de place. Et lorsque la narration prend plus de place, la frontière entre transformation et mise en scène devient plus difficile à tracer.
Le débat européen sur les allégations environnementales le montre bien. La Commission européenne rappelle encore aujourd’hui qu’une étude de référence a trouvé que 53 % des “green claims” examinées dans l’UE étaient vagues, trompeuses ou infondées, et que 40 % n’étaient pas étayées. Ces chiffres proviennent d’une étude de 2020, mais ils restent mobilisés dans les textes et initiatives européennes de 2023 à 2025 pour justifier le durcissement du cadre réglementaire contre le greenwashing.
Pourquoi ce débat est stratégique en Belgique
En Belgique, la question n’est pas abstraite. Le pays avance vite sur plusieurs dimensions de la transformation numérique : selon le Belgium 2024 Digital Decade Country Report, 74,5 % des PME belges atteignent déjà un niveau de base de digital intensity, 47,7 % des entreprises utilisent le cloud, 44,5 % la data analytics et 13,8 % l’IA — à chaque fois au-dessus de la moyenne européenne pour ces indicateurs. Mais dans le même temps, la Belgique fait face à des tensions persistantes sur les compétences avancées : les spécialistes ICT représentent 5,4 % de l’emploi, mais les étudiants ICT ne représentent que 3 % de la population concernée, sous la moyenne européenne, et les pénuries techniques persistent.

Autrement dit, l’enjeu belge n’est pas seulement d’accélérer le numérique ; il est de l’accélérer avec discernement. Plus les entreprises adoptent le cloud, l’IA et l’analytique, plus les questions de responsabilité, de mesure, de sobriété et de crédibilité du discours deviennent structurantes. Le sujet de la “durabilité numérique” n’est donc pas un supplément d’âme : c’est une condition de maturité du marché.
Pourquoi ce sujet est nécessaire pour Digitalcity.brussels
Pour Digitalcity.brussels, ce débat est directement opérationnel. Former aux métiers du numérique aujourd’hui ne consiste plus uniquement à transmettre des compétences techniques. Cela suppose aussi de préparer les talents, les entreprises et l’écosystème à des arbitrages concrets : performance et impact, innovation et sobriété, adoption et responsabilité, croissance et preuve.
C’est précisément là que se situent nos solutions : former aux compétences numériques recherchées par le marché belge ; créer des passerelles entre entreprises et talents ; et ouvrir, via des formats éditoriaux comme Digital Talks, un espace de réflexion sur les conséquences réelles de la transformation numérique. En d’autres termes, nous ne travaillons pas seulement sur l’employabilité ou l’upskilling ; nous travaillons aussi sur la qualité du débat qui entoure les technologies déployées dans l’économie réelle. Les chiffres européens sur la Belgique montrent d’ailleurs pourquoi cette approche est nécessaire : le pays progresse vite sur l’adoption, mais reste sous tension sur les compétences avancées et sur certains équilibres structurels du numérique.
Le podcast comme prolongement critique de l’analyse
C’est dans cette perspective qu’il faut écouter notre échange avec Eva Balemans. Le podcast n’illustre pas simplement l’article ; il en constitue le prolongement vivant. Là où les données montrent l’accélération des usages, la difficulté de mesure et le durcissement réglementaire, la conversation explore l’angle que les chiffres seuls ne suffisent pas à saisir : comment les récits marketing façonnent la durabilité numérique, et comment distinguer engagement réel et discours devenu performatif.

La vraie question n’est donc peut-être plus : la tech devient-elle durable ?
La vraie question est : à quelles conditions peut-on encore croire ce mot lorsqu’il est mobilisé par un secteur dont la croissance énergétique, matérielle et symbolique continue de s’accélérer ?



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